La séance de ce vendredi 17 avril avait ceci de particulier qu’elle était entièrement consacrée à à la viticulture champenoise et plus particulièrement auboise.

Premier intervenant de cet après-midi, notre collègue Charles Briand se glisse dans la peau d’un vigneron de 1843 pour nous livrer le récit vivant du dur labeur de cette époque où la vigne était cultivée en foule. Conduit de cette façon, le vignoble ne se présentait pas sous la forme de pieds parfaitement alignés et régulièrement espacés comme on les voit aujourd’hui, car les souches, multipliées par provignage (voir la photo ci-dessous), étaient nombreuses et désordonnées. Elles étaient si serrées que les piquets qui les soutenaient, appelés paisseaux, gênaient le passage et qu’il fallait les retirer après chaque vendange pour permettre l’entretien de la vigne.

Le printemps revenu, il fallait repiquer ces paisseaux après les avoir remis en état durant l’hiver, puis sarcler la vigne avec le fousseux, petite pioche apointée en fer de lance, accoler les pampres aux paisseaux avec des liens d’osier, ébrouter les souches en coupant les pampres inutiles au moyen de la serpette

Provignage consistant à coucher un sarment en terre pour rajeunir la vigne ou obtenir un pied supplémentaire
De gauche à droite, le fousseux, la serpette, le lien d’osier

Les vignobles étant généralement éloignés des habitations, le vignerons ne pouvaient revenir au logis pour diner. Ils trouvaient alors refuge dans les cadoles, ces cabanes de pierres sèches dans lesquelles ils abritaient leurs outils, mettaient leur boisson au frais et prenaient leur repas avant une sieste…parfois quelque peu coquine, à ce que laisse entendre le conférencier.

Jacques Daunay, pour sa part, s’attache à la présentation d’un calepin tenu depuis les années 1880 par Eugène Gautherot, vigneron de Celles-sur-Ource, dont il a retranscrit le contenu.

On y découvre les observations du vigneron sur la météo et ses conséquences, les plantations qu’il a effectuées, ses réussites et ses déceptions, le détail de ses comptes, les bilans des vendanges, les ventes, les pertes et les bénéfices. Il y narre les enseignements tirés de ses voyages en d’autres régions viticoles. Il y présente un tableau d’analyses calcimétriques ayant déterminé son choix des cépages à planter dans chaque parcelle.

À la suite d’Eugène Gautherot, son gendre Pierre Laurent puis son petit-fils Raymond ont continué à remplir le calepin avec autant de soin que leur méticuleux aïeul.

Jacques Daunay présente les passages importants de ces observations, par ailleurs publiées par Jean Laurent, qui illustrent les difficultés auxquelles les vignerons ont été confrontés.  Il leur rend hommage pour avoir su y faire face avec pugnacité avant de réussir.

Eugène Gautherot
Notes d’Eugène Gautherot

Troisième et dernier intervenant, notre collègue Serge Wolikow, professeur émérite  de l’Université de Bourgogne – Maison des sciences de l’Homme, aborde le sujet de façon plus large en replaçant le vignoble aubois dans son contexte historique dont il analyse les phases de son évolution :

  • l’émergence d’un vignoble spécifique aux vins effervescents à partir du 18e siècle ;
  • la crise du phylloxéra de la fin du 19e siècle , suivie de la crise économique et sociale à partir de 1908 ;
  • le dénouement de cette crise en 1927, avec la délimitation de l’aire d’appellation Champagne, qui ne mit pas fin à la stagnation de la viticulture, 1/3 seulement des surfaces classées étant planté ;
  • le renouveau du vignoble après 1945 avec, notamment, l’organisation économique et professionnelle, fondée sur la parité entre producteurs et négociants, et l’expansion considérable des surfaces plantée qui en a résulté à partir des années 1960.

En conclusion, le conférencier considère que si les dispositions adoptées après 1945 ont permis de faire face « à la situation erratique du début du 20e siècle et à la récession de l’entre-deux guerres », « l’histoire du vignoble champenois est loin d’être terminée  car il se trouve aujourd’hui confronté aux aléas de la dérégulation du marché et, « à l’instauration unilatérale des droits de douane par l’économie américaine qui viennent  à leur  tour induire des déséquilibres importants dans un marché international fragilisé. »

Le vignoble champenois
Manifestation des vignerons de l’Aube en 1911