Conférence publique du mercredi 3 juin 2026 par M. Fabrice Perron, Président de la Société historique de Bar-sur-Aube et du Pays baralbin

Docteur en histoire mais aussi vigneron et gérant d’une maison de champagne, notre collègue a toutes les compétences pour nous parler de l’histoire de la vigne dans le Pays baralbin, qui, comme le rappelle M. le président, remonte au moins au Moyen-Âge. En témoigne par exemple le célèbre cellier de Colombé-le-Sec qui appartenait aux moines de Clairvaux. Mais M. Perron précise d’emblée qu’il n’évoquera que très peu cette époque pour se limiter à sa spécialité, la période XVIIIe-XXIe siècle.

Il n’en commence pas moins par évoquer l’ancienneté de l’empreinte viticole dans le pays baralbin en citant une ballade du XVe siècle ainsi que Claude Fauchet, président de la cour des monnaies au XVIe, qui écrit que « la rivière Aube transporte des vins blancs de Bar-sur-Aube ». Et aussi, à la même époque, Gui le Beuf, commandeur de La Romagne, en Bourgogne, qui consomme des vins clairets et des vins blancs baralbins puis son successeur Louis d’Esguilly qui agrandit son vignoble avec des plants provenant de Bar-sur-Aube.

Rappelant la relative pauvreté de l’historiographie du vignoble aubois malgré des travaux récents comme ceux de notre collègue Serge Wolikow et de son épouse Claudine, il se propose d’explorer des pistes nouvelles telles que les livres de comptes, les riches inventaires après décès, les documents fiscaux, la correspondance, les dépôts de brevets, les actes fonciers et même les billets de réquisitions militaires par exemple pendant la Campagne de France en 1814.

Il développe son propos en deux parties, une terre de production et une terre d’approvisionnement.

Dans un lot d’archives de l’Ancien Régime déniché dans une vente publique, il découvre un ban des vendanges de 1608 et des documents relatifs au droit de gourmettage qui permettait aux courtiers de conduire les marchands dans les caves pour gouter les vins. De cette époque subsiste un important matériel viticole conservé jalousement dans des vieilles granges.

Définir l’étendue du vignoble au XVIIIe siècle n’est pas chose aisée. Dans son ouvrage L’état de la France (1727) Henri de Boulainvilliers donne quelques éléments mais le plus prometteur est l’examen détaillé des transactions foncières et particulièrement la vente des biens nationaux, travail de fourmi qui permet d’approcher l’empreinte viticole jusqu’au niveau des lieudits. Concernant la production, un document indique 35 000 tonneaux de vins, principalement blanc, dont les deux tiers expédiés jusqu’en Flandre, en Picardie ou à Paris.

Au XIXe siècle les sources sont plus nombreuses. En 1800, la vigne occupe 18 000 ha sur le territoire, 23 000 en 1892, pour tomber à 7 000 en 1910 par suite de la crise du phylloxéra. D’après M. Perron, l’histoire de la reconstitution du vignoble reste à écrire. Cependant la thèse de Pierre Gabriel, La viticulture dans le département de l’Aube, publiée en 1913, apporte un éclairage intéressant. On y évoque des traitements, inefficaces, les plants américains, les « vignes d’expérience » par exemple à Colombé-la-Fosse, Bergères, Baroville, communes pionnières, des écoles et des concours de greffage. L’encépagement des vignes nouvelles s’effectue en gamay, gouais, pinot pour les raisins noirs, chardonnay, chasselas, arbanne pour les blancs. On y évoque aussi la création de syndicats agricoles qui distribuent les plants greffés.

Autre piste peu explorée, les incidents climatiques tels que gelées précoces ou tardives, grêle, inondations, qui donnent lieu à des expériences qui semblent faire écho à certaines initiatives actuelles comme les nuages artificiels contre les gelées ou les barrières anti-grêle dans lesquelles s’est impliqué Gaston Cheq lui-même. On a aussi expérimenté une méthode pour lutter contre la coulure consécutive aux fortes pluies en période de floraison que M. Perron qualifie de « funeste ». La viti-foresterie est évoquée brièvement. Elle consistait à associer la vigne aux arbres fruitiers, chacun connait les « pêches de vigne », et même aux légumes, par exemple les asperges.

Enfin, avant d’aborder sa deuxième partie, notre collègue nous montre les photos de quelques « pavillons » encore en place, qui s’ils sont moins célèbres et photogéniques que les cadoles du Barséquanais remplissaient la même fonction.

Le Pays baralbin est aussi une terre d’approvisionnement pour les grandes maisons de Reims ou d’Épernay. Il suffit d’observer le ballet des citernes pendant les vendanges. D’après les études disponibles, ce phénomène serait récent. M. Perron démontre qu’il n’en est rien. Il a consulté des archives privées qui dénombrent 30 fournisseurs baralbins entre 1849 et 1909. Et en 1908, alors que l’Aube vient d’être exclue de l’appellation, 4 000 hl sont livrés dans la Marne par 8 fournisseurs. L’étude des réquisitions militaires et dommages de guerre pendant la Campagne de France en 1814 a montré qu’il existait dans le pays baralbin des négociants aussi bien équipés que les grandes maisons marnaises, par exemple à Ailleville et à Bar-sur-Aube.

Les annonces légales publiées dans les journaux donnent également des informations intéressantes comme en 1881 cette faillite de la maison Dubreuil de Bar-sur-Aube consécutive à celle de son client sparnacien. La maison Vander Gucht prendra la suite se lançant dans l’export, créant des marques commerciales et obtenant diverses récompenses dans les foires internationales.

M. Perron termine son propos avec les retombées de la viticulture sur l’économie locale au XXe siècle, citant la tonnellerie, le commerce du sucre, l’industrie forestière qui fournit les échalas et les lattes pour stocker les bouteilles, enfin l’hôtellerie-restauration. Par exemple le célèbre Chalet proche de la gare a appartenu à la maison Vander Gucht. Et aujourd’hui, ce sont les vignerons qui font vivre le commerce baralbin et qui restaurent des bâtiments emblématiques comme le Château-Gaillard où Louis XIV aurait séjourné, le Cellier-aux-moines devenu restaurant gastronomique ou la Maison des Arquebusiers, devenue lieu de réunions « pétillantes. »