Conférence publique du mercredi 4 mars 2026 par MM. Guillaume Nicoud et Thierry Nava de l’Association pour la Sauvegarde de l’Abbaye de Nesle-la-Reposte

 « Fondée au Ve siècle par sainte Clotilde, l’abbaye royale de Nesle-la-Reposte renait aujourd’hui sous une nouvelle forme. Nichée au cœur de la Champagne, cette abbaye cistercienne classée Monument historique accueille désormais une expérience d’hébergement unique », peut-on lire sur Internet. Espérons que ce n’est pas cette publicité alléchante qui a rempli notre salle car tout est faux, ou presque. La seule vérité est la localisation, précisément dans la partie aval d’un vallon creusé dans le plateau briard par la rivière Noxe, dans la Marne mais tout près de Villenauxe-la-Grande (Aube). Pour le reste l’abbaye n’est pas « classée », seulement en partie « inscrite », et n’a jamais été cistercienne. Quant à sainte Clotilde…

MM. Thierry Nava, à gauche, et Guillaume Nicoud, à droite

Les tenants de la très séduisante hypothèse « Clotilde » se basent sur une chronique du XVe siècle relayée au XVIIe par l’historien bénédictin Mabillon. Il faut dire que Nesle se confond parfois avec Nivelles en Belgique, même nom latin qui signifie « nouvelle terre », laquelle a bien été fondée à l’époque mérovingienne. D’après M. Nicoud, le plus ancien document incontestable concernant Nesle date de 841. Il mentionne, en latin, un monastère à Nigella dédié à saint Pierre et à la Vierge, situé dans le Morvois sur la Barbuise, ancien nom de la Noxe. Ce texte précise que l’abbaye royale est placée sous la protection de Lothaire (Hlotharius), petit-fils de Charlemagne. D’Arbois de Jubainville fait remarquer qu’avec un brin de mauvaise foi, on peut lire Clotaire, fils de Clovis et ainsi vieillir l’abbaye de trois siècles…

L’abbaye ne semble pas souffrir des invasions normandes et connait une relative prospérité du XIe au XIIIe siècles sous la protection de la famille de Broyes qui constitue l’essentiel de son patrimoine foncier. C’est à cette époque qu’est édifiée l’église abbatiale et qu’une paroisse est établie.

Dessin de Fichot, ca 1860
Le clocher en 1910. Photo Henri Ganter

Pendant la guerre de Cent ans, le monastère et le village subissent de grands dommages. Les combats passés, la région reprend vie mais en 1499 l’abbatiale est inutilisable si bien que les paroissiens se réunissent dans une chapelle.

À l’occasion des nouveaux désordres causés par les guerres de Religion, l’abbaye est fortifiée ce qui ne l’empêche pas d’être dévastée par les troupes protestantes de Condé en 1567. En 1632, la nef est entièrement découverte. Puis les bâtiments conventuels sont démolis et en 1674 les moines déménagent à Villenauxe. L’église en ruine n’apparait même pas sur un plan de 1780.

Abbaye de Nesle au XIIe siecle.
Dessin Robert Jeanson, Archeonoxe, 1993
L’abbaye transférée a Villenauxe.
Maquette par Jean-Claude Terrillon, Archeonoxe

Avant de passer la parole à son collègue pour l’historique des ruines, M. Nicoud se livre à une interprétation de l’architecture des bâtiments à partir des vestiges. Exercice délicat qui révèle néanmoins un plan traditionnel en forme de croix latine orientée, une croisée du transept dominée par une tour carrée de trois étages, un chœur se terminant en abside et surélevé du fait de la présence d’une crypte. Le cloitre se situait au sud du transept. L’ensemble, assez homogène, mêle le style roman pour les parties les plus anciennes, chœur, crypte, transept, tour, et le gothique pour le reste. Impossible de rendre compte ici du détail de la description très minutieuse du conférencier. On se contentera de trois œuvres remarquables dont deux conservées aujourd’hui dans l’église du village, un gisant d’abbé portant un livre orné d’un fermoir ainsi qu’une Vierge à l’Enfant, et au chardonneret. Le portail principal de l’abbatiale, déposé pour être remonté sur la nouvelle église construite par les moines à Villenauxe, puis détruit à la Révolution, est connu par une gravure publiée en 1703 qui donne à voir trois statues-colonnes de chaque côté et une scène de jugement dernier sur le linteau surmonté de trois voussures ogivales.

La Vierge au chardonneret.
Eglise paroissiale de Nesle.
Photo Th. Nava
Gisant d’abbé,
église paroissiale de Nesle.
Photo Th. Nava

M. Nava, président de l’association, prend le relai pour l’histoire récente à l’aide d’un diaporama très documenté.

Le moulin, qui a fonctionné jusque dans les années 1930, est aujourd’hui maison d’habitation ainsi que le logis abbatial remarquablement restauré et meublé dans les années 1950 par le docteur Cherest, médecin à Villenauxe.

C’est surtout l’église qui nous intéresse. Au XIXe siècle c’est une « ruine romantique » qui séduit les touristes. Fichot et d’autres artistes l’ont dessinée. Henri Ganter, photographe à Villenauxe, a laissé de précieux clichés documentant les effondrements de 1897, 1900 et 1910.

En 1961 le site devient la propriété d’une famille franco-américaine, les Field, qui débroussaillent le clocher et réalisent des fouilles « sauvages » ayant toutefois le mérite de révéler l’existence de la crypte. Un plan est dressé en 1967.

Etat des lieux en 2021
Page d’accueil du site de l’association

Nouvelle période d’abandon jusqu’en 2021. À cette date un groupe de bénévoles rencontre le nouveau propriétaire à l’occasion d’un chantier participatif sur le bief du moulin voisin et lui propose de l’aider à restaurer les bâtiments. Une convention de partenariat est  signée avec une association spécialement créée pour assurer la maitrise d’ouvrage, la recherche de financement et la promotion. La première chose à faire est un diagnostic architectural et pour cela il faut nettoyer le site. Les bénévoles s’y attellent avec enthousiasme, 600 heures de travail. Le chantier est ouvert au public, des « fêtes de l’abbaye » sont organisées. Des financements sont trouvés auprès de mécènes privés et d’organismes comme la DRAC ou la Fondation du Patrimoine. Le diagnostic architectural très précis est réalisé par Guillaume Ull de l’agence Pallot. Des travaux de consolidation d’urgence sont prévus pour juillet 2025.

Diagnostic architectural par G. Ull
Projet de consolidation

Mais en avril 2025, le propriétaire change brusquement d’avis et conclut une promesse de vente avec deux candidats acquéreurs porteurs d’un mirifique projet hôtelier « unique au monde avec majordome numérique ». Ce sont les auteurs de l’annonce citée au début. Le contrat de collaboration avec l’association est dénoncé et… la vente ne se fait pas car les acheteurs n’ont pas le premier sou.

Inutile de préciser que le projet est à l’arrêt et que sa réalisation est fortement compromise.

L’assistance