Visite de l’exposition au Musée d’Art Moderne, le mercredi 11 mars 2026

Une bonne quarantaine de personnes a répondu à l’invitation de notre collègue Éric Blanchegorge, conservateur en chef du patrimoine, directeur des musées de Troyes, commissaire général de cette remarquable exposition organisée par les musées troyens et l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). La commune de Lavau décide en 2010 l’extension de la zone commerciale située en périphérie de l’agglomération troyenne au lieudit le Moutot où l’archéologue Jean Bienaimé, qui fut membre de notre Société, avait remarqué dès 1969 la présence d’un tumulus arasé. En 2012 un premier diagnostic de l’Inrap confirme la présence de vestiges.

La fouille commence en octobre 2014 sous la direction de Bastien Dubuis, commissaire scientifique de l’exposition conjointement avec sa collègue Émilie Millet. C’est le début d’une aventure extraordinaire marquée dès le mois suivant par l’apparition de la figure malicieuse du dieu grec Acheloos. La fouille, qui se poursuit dans le plus grand secret jusqu’en mars 2015, permet de mettre au jour une tombe somptueuse, « XXL », dixit M. Blanchegorge, datant de la charnière entre les deux âges du Fer. On y découvre le squelette orné de deux bracelets et d’un torque en or massif du « Prince de Lavau » entouré d’un impressionnant mobilier funéraire.

M. Blanchegorge et son auditoire

La première salle est consacrée à l’histoire de la fouille illustrée par des photos, des plans et une carte animée au sol autour de laquelle nous nous installons. En février 2015, un vaste enclos funéraire en deux parties délimité par de grands fossés a été dégagé. Deux tumulus de l’âge du Bronze occupent la première partie, celui du prince la seconde. La fouille terminée, une boulangerie franchisée s’installe sur le site mais les analyses en laboratoire et les travaux de restauration se poursuivent pendant 10 ans.

La salle suivante raconte l’histoire détaillée de la nécropole comparée à d’autres nécropoles analogues comme il en existe beaucoup dans les environs, Bouranton et Barberey par exemple. Les objets provenant de Lavau sont exposés dans des vitrines à fond jaune, les autres sur fond noir. Le premier mort a été inhumé dans une urne cinéraire sous tumulus au XIIe siècle avant notre ère. Suit une longue période sans aucune inhumation puis l’érection de deux nouveaux tumulus au VIIe siècle. Enfin dans le milieu du Ve « notre » prince est inhumé à l’emplacement exact du tout premier mort sous un énorme tumulus qui occupe 7 000 m2, autant que la cathédrale, entouré d’un fossé de 2 m de large et 4 m de profondeur. C’est l’ultime inhumation sur le site. Il n’est pas du tout certain que les morts de l’âge de Bronze soient les ancêtres du prince mais celui-ci semble s’en réclamer.

Les objets présentés, découverts dans diverses nécropoles des environs, indiquent que dès le premier âge du Fer, les élites celtes contrôlent les échanges entre l’Europe du sud qui a du cuivre et l’Europe du nord qui a de l’étain, les deux minerais qui entrent dans la composition du bronze. On trouve notamment un trépied et des chaudrons étrusques en bronze, qui sont peut-être des cadeaux diplomatiques, et des bijoux tels que des anneaux de chevilles, des fibules ornées de corail ou des perles d’or filigranées qui auraient pu être portés par des femmes venues épouser les aristocrates celtes. C’est dans cet environnement qu’apparait la tombe « hors normes » du prince de Lavau que nous découvrons dans les salles suivantes.

Le corps du défunt était posé sur un char à deux roues dans une chambre funéraire de 14 m2 avec sol, parois et plafond en bois, creusée à 2 m de profondeur, le tout recouvert d’un énorme tumulus de 8 m de hauteur qui devait se voir de très loin. C’était un homme de 1,70 m à la dentition parfaite, signe d’une alimentation de qualité, dont le squelette conserve la trace d’une chute de cheval, bosse sur le crâne et fracture mal consolidée de la clavicule droite. Il avait été inhumé sans linceul mais habillé et portant de nombreux ornements exposés dans des vitrines. M. Blanchegorge fait remarquer que s’ils sont comparables par la forme à ceux trouvés dans d’autres sépultures, ils s’en distinguent par la qualité des matériaux qui les composent. Par exemple son brassard n’est pas en vulgaire jais mais en schiste noir du Dorset, une pierre rare très recherchée à l’époque, sa fibule n’est pas en bronze mais en fer incrusté d’or et ornée d’un minuscule animal fantastique. De nombreux objets de toilette indiquent qu’il prenait grand soin de son apparence. Mais surtout il portait un torque et deux bracelets en or. Ces derniers, contrairement au torque, étaient portés tous les jours si on en croit l’usure plus prononcée du bracelet droit. L’or étant considéré à l’époque comme « la chair du soleil », en porter c’était se placer au rang des dieux. Du reste les deux bracelets étaient ornés de canards, animaux solaires.

La salle suivante donne à voir la très riche « vaisselle » nécessaire au banquet qui accompagne le prince dans la mort organisé autour de la cérémonie du vin : un très grand chaudron pouvant en contenir plus de 200 litres, des œnochoés ou cruches à vin, le service personnel du prince, coupe à boire, passoire, cuiller. De son vivant le banquet rassemble tous ceux qui reconnaissent son pouvoir qu’il faut à la fois combler et impressionner d’où le luxe inouï déployé à cette occasion. M. Blanchegorge insiste encore sur le côté « bling bling », même dans des objets apparemment anodins comme cette bouteille cannelée en terre cuite fabriquée avec de l’argile locale mais au tour, matériel inconnu des Celtes d’où hypothèse d’un potier venu de la Méditerranée, comme le chaudron et les céramiques attiques.

L’œnochoé modifiée du prince

La cruche particulière du prince est une céramique athénienne à figures noires déjà démodée à l’époque mais « customisée » par l’ajout d’un pied en argent doré, d’une couche d’argent recouvert d’or sur le bec verseur et d’un petit motif en argent sur l’anse qui ne se voit à l’endroit que lorsqu’on verse le vin !

La coupe à boire en bois avait également un pied en argent, à l’époque plus rare donc plus précieux que l’or. Le chaudron en bronze n’était pas patiné mais régulièrement astiqué pour avoir l’aspect de l’or et, comble du raffinement, les têtes du dieu-fleuve grec Achélôos qui ornent les quatre anses arborent trois moustaches. Même avec une seule ce dieu qui, dans son combat avec Héraclès, a perdu une corne devenue corne d’Abondance, symbolise la richesse. Le chaudron a été placé dans le tombeau rempli de vin rouge, produit de luxe à l’époque puisqu’importé, peut-être de Marseille. Les analyses ont pu prouver qu’il était aromatisé et sucré au miel. Elles n’ont pas permis de déterminer le cépage, qui aurait pu préciser sa provenance, mais on s’est gardé de restaurer la couche intérieure du récipient pour se réserver cette possibilité pour plus tard.

Dans la dernière salle, le visiteur est invité à s’interroger sur les origines d’une telle richesse, la nature du pouvoir du prince et son lieu de résidence qui pourrait être le site de Chaillouet, en ville, où des céramiques de son époque ont été découvertes sous les ruines d’une luxueuse domus gallo-romaine fouillée en 1995 par notre collègue Gilles Deborde. M. Blanchegorge fait remarquer la proximité avec le premier château des comtes de Champagne, une continuité dans les lieux de pouvoir.

Ultime question posée par l’exposition, et si le prince de Lavau était un roi et sa voisine la dame de Vix une reine ?