Une soixantaine de personnes ont participé à la traditionnelle séance délocalisée de juin qui nous a mené, cette année, à l’ancienne abbaye du Paraclet, près de Nogent-sur-Seine, et au château de La Motte-Tilly. Le matin a été consacré à la visite de ces lieux et l’après-midi à la séance des communications.
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Visite du Paraclet
Nous sommes accueillis à l’ancienne abbaye du Paraclet par les propriétaires Mme et M. le baron Charles-François Walckenaer, ce dernier étant le fils de notre regretté collègue Charles Walckenaer, membre résidant de notre Société décédé en 2014. Il était d’ailleurs le troisième de la famille à en faire partie. Pour la visite nous sommes répartis en deux groupes pris en charge par les deux époux. Notons que Mme Nathalie Broyart, sous-préfète de Nogent, nous fait l’honneur de sa présence.

Le Paraclet, c’est l’abbaye fondée en 1131 par Pierre Abélard, célèbre écolâtre anticonformiste qui avait séduit sa jeune élève Héloïse. Tout le monde connait l’histoire romanesque des plus célèbres amoureux du Moyen-Âge. Nous nous contenterons de rappeler que pour échapper à ses ennemis Abélard se place sous la protection du comte de Champagne et fonde en 1122 un petit ermitage qui devient vite une sorte d’université rurale. Et qu’en 1129, quand Héloïse est à son tour chassée de l’abbaye d’Argenteuil, Abélard l’accueille au Paraclet qui devient une abbaye de femmes. Héloïse en sera la première abbesse en 1135.


Que reste-t-il de ce premier « moustier » ? Pratiquement rien. Les communs et le cellier semblent dater du XVIe siècle. Le « château », ancien logement des religieuses, a été construit en 1686 puis largement remanié par la famille Walckenaer qui l’a acquis en 1835. La cuisine aux voûtes romanes est peut-être un vestige d’un bâtiment plus ancien. Un cadran solaire qui « ne compte que les heures sereines » a été peint sur un pignon dans les années 1930. La chapelle a été édifiée en 1910 à proximité d’une « crypte » et d’un obélisque qui pourraient marquer l’emplacement de la sépulture des deux époux comme le suggère une pierre tombale. Un mémoire en cours d’écriture nous en dira peut-être un peu plus. Rappelons que leurs restes ont été transférés en 1817 au cimetière parisien du Père-Lachaise, après plusieurs étapes, la première en l’église Saint-Laurent de Nogent-sur-Seine. Leur monument funéraire de style néogothique est dû à l’architecte Alexandre Lenoir. Quant à la propriété, les premiers Walckenaer en ont fait une exploitation agricole, ce qu’elle est encore aujourd’hui.

Visite du château de La Motte-Tilly

Après cette visite très enrichissante, nous voilà au château de la Motte-Tilly construit en 1754 par François-Nicolas Lancret pour l’abbé Terray qui fut ministre de Louis XV. Il est acquis en 1910 par le comte Gérard de Rohan-Chabot, lointain parent de l’abbé, qui entreprend une ambitieuse restauration poursuivie par sa fille Aliette devenue par mariage marquise de Maillé. Elle décède en 1972 sans héritier direct un an après avoir légué son domaine de 1 350 hectares à la Caisse nationale des monuments historiques et des sites, aujourd’hui Centre des monuments nationaux. Elle est actuellement l’objet d’une remarquable exposition intitulée La dame de la Motte-Tilly, la marquise de Maillé au service du patrimoine que nous visitons en deux groupes sous la conduite de son commissaire M. Julien Masset et de M. Anton Roiné, administrateur adjoint du château qui a organisé cette journée avec M. Vitu, président de la Société académique.
L’exposition qui se déploie dans tous les étages du château donne à voir dans la bibliothèque du rez-de-chaussée une aristocrate à la fortune colossale dont la famille gravite dans les milieux royalistes. Pendant l’entre-deux-guerres, sa mère Cécile Aubry-Vitet, comtesse de Rohan-Chabot, tient salon à Paris. Parmi les habitués, Charles Maurras, chef de l’Action française. La fortune de la marquise lui vient en partie de sa grand-mère Valentine Darblay, issue de riches industriels papetiers créateurs entre autres de la marque Sopalin.
Mais la marquise ne se limite évidemment pas à cela, c’est son engagement sans faille au service de la défense du patrimoine qui a fait sa notoriété et lui a valu la reconnaissance de l’État de son vivant et aujourd’hui à titre posthume. De son vivant c’est la croix d’officier de la légion d’honneur conférée en 1965 par le général de Gaulle exposée dans sa chambre sur un guéridon avec d’autres distinctions y compris étrangères. On voit clairement qu’elle n’a jamais été portée. À titre posthume, c’est la mise en valeur de son château, comme elle l’avait souhaité dans son testament. Qu’il soit laissé en l’état avec son mobilier à sa place et qu’on ait « le sentiment d’une présence ». De fait à gauche du hall d’entrée, la table est dressée dans la salle à manger et sous l’escalier, c’est son portrait par Mac’Avoy qui accueille le visiteur. De nombreuses animations sont organisées tout au long de l’année pour tous les publics, y compris scolaires si bien qu’un groupe d’enfants partage le château avec nous.

Et surtout cette exposition, La dame de la Motte-Tilly, sonne comme un hommage. De nombreux objets ou pièces d’archives sont discrètement placés sur les meubles accompagnés de petits panneaux explicatifs.


L’engagement de la marquise dès 1921 au « chevet du patrimoine » aux côtés de son cousin le duc de Trévise est-il la conséquence des deuils qui l’ont frappée lors de la Grande guerre ? En 1918, à l’âge de 22 ans, elle perd successivement à 11 jours d’intervalle son jeune frère Gilbert et son époux, le marquis Jacquelin de Maillé de la Tour-Landry, alors qu’elle est enceinte de leur premier enfant. En 1946, à la mort de son cousin, elle prend la présidence de l’association qu’ils ont fondée, La Sauvegarde de l’art français, qui s’est donnée pour mission de lutter contre le pillage du patrimoine et sa dispersion à l’étranger. En effet, de riches Américains avaient pris la fâcheuse habitude de reconstruire aux États-Unis des monuments démontés pierre après pierre. Le « coup de génie » du duc et de la marquise, avec l’aide de l’architecte Welles Bosworth, fut de les convaincre de financer la restauration du patrimoine français in situ. On connait le mécénat de Rockefeller en faveur de la reconstruction de la cathédrale de Reims.
La marquise était elle-même artiste, historienne de l’art et archéologue. Dans le parcours de l’exposition figure son petit atelier de peinture où l’on peut voir quelques tableaux et un chevalet portatif pour peindre à l’extérieur comme les impressionnistes. Elle était membre de la Société des artistes et a exposé dans divers salons. Dans sa bibliothèque de travail sont exposés ses ouvrages d’histoire de l’art et d’archéologie, notamment sur Provins et Jouarre.
C’est aussi dans la restauration de son propre château qu’elle fait preuve de son talent et de sa détermination. D’abord avec son père puis seule après le décès de celui-ci en 1964, elle se fixe comme objectif de restituer son aspect du XVIIIe siècle alors que le mobilier a été dispersé à la Révolution et les jardins négligés. En 1946, elle fait classer le château et les perspectives pour s’assurer qu’aucune construction ne polluerait la vue. Sa fonction de commissaire aux Beaux-Arts lui facilite grandement la tâche et lui permet d’obtenir de petits passe-droits comme celui d’utiliser des entreprises locales pour réaliser les travaux. Comme elle a plusieurs résidences, c’est son régisseur qui en assure le suivi en son absence et lui adresse un rapport quotidien. Ces rapports ont été conservés et sont une précieuse source pour les historiens. Ils nous apprennent par exemple qu’elle a fait démolir aussitôt construits les pavillons qui flanquent la grille d’honneur pour les reconstruire un peu plus grands afin qu’ils paraissent identiques à ceux qui se trouvent plus près du château, au niveau du « saut de loup ».


Après cette passionnante visite dont on pourrait dire encore beaucoup de choses vient le moment du traditionnel repas convivial préparé par le restaurant nogentais Le Cygne de la croix qui nous avait régalés en 2024 lors de la journée délocalisée à Nogent-sur-Seine. Ce repas auquel sont invités Mme la sous-préfète, M. Roiné et le couple Walckenaer est servi dans l’orangerie du château où se tient ensuite la séance publique qui réunit environ 80 personnes dont 45 sociétaires.
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