Au centre Mme Demessemacker et le president Vitu. Photo DK

Le samedi 3 octobre, une trentaine de personnes, sociétaires et conjoints, se sont retrouvées pour une déambulation de trois heures à travers le cimetière de Troyes, sous la conduite de Mme Martine Demessemacker, guide conférencière, que nous remercions vivement.

Cette vaste nécropole qui s’étend sur 11 hectares et déploie 7 kilomètres de voirie rassemble aujourd’hui près de 16 000 sépultures. Depuis son inauguration en 1871, 130 000 défunts y ont été ensevelis.

Le cimetière de la Haute Charme remplace celui de Clamart, qui se trouvait en plein centre-ville, à l’emplacement de l’actuelle école Diderot, et celui de Saint-Martin-ès-Vignes proche de l’église du même nom. Il a existé aussi un cimetière juif, rue de Preize. Sous l’Ancien Régime, les cimetières relevaient de l’autorité religieuse. Le Code des communes promulgué par Napoléon en 1804 les laïcise, les ouvre à tous les citoyens sans distinction de religion, et en confie la responsabilité aux municipalités. Par souci d’hygiène, ils doivent être éloignés des habitations. À l’époque, la Haute Charme n’était pas urbanisée… Malgré son étendue, le cimetière est quasiment plein, si bien qu’il a fallu en créer un autre à Rosières-près-Troyes. Aujourd’hui, pour s’y faire inhumer, pas d’autre solution que le caveau familial ou la récupération d’une concession en déshérence, une quinzaine chaque année. Cependant, la pratique de plus en plus répandue de la crémation – 42 % des cas aujourd’hui – donne des possibilités. Aux classiques columbarium et jardin du souvenir s’ajoute le recyclage de chapelles abandonnées. C’est dans l’une d’elles que nous avons vu avec émotion la case de notre collègue bienfaitrice, Beryl Bowyer, décédée en 2025. En 2020, la Ville a récupéré le carré des indigents pour y placer les cavurnes, petites tombes conçues pour y inhumer les urnes funéraires. Quant auxdits indigents, on les entasse désormais dans d’horribles enfeus, blocs de bétons empilés les uns sur les autres et alignés le long d’un mur, où l’on peut insérer un cercueil le temps de la décomposition du corps. Les ossements sont ensuite déposés dans un des deux ossuaires en bois qui flanquent l’entrée principale.

Buste de Gaston Arbouin par Desire Briden. Photo GC
Les enfeus des indigents. Photo DK
Ange protecteur par Desire Briden. Photo DK

Au fil de notre promenade nous découvrons que le cimetière est bien davantage qu’un simple lieu de recueillement. Il raconte Troyes et l’Aube, les personnalités qui y ont vécu, leurs familles, leurs métiers, leurs engagements, et les grandes pages de notre histoire locale. Comme le remarque notre président, Mme Demessemacker n’a pas son pareil pour « faire parler les morts ». Des personnages, dont les noms nous sont familiers car ils sont aussi ceux de rues de Troyes, reprennent vie grâce à leurs tombeaux qui sont souvent de véritables œuvres d’art signées des grands noms de l’architecture et de la sculpture auboises des XIXe et XXe siècles, tels que Gaston Viardot, Gustave Guillemin, Jules Cathelin, ou encore Désiré Briden, l’auteur de la frise en bronze du monument des Enfants de l’Aube, qui a réalisé le buste du journaliste et député Gaston Arbouin, celui de l’industriel et député Charles Dutreix, ainsi que l’ange protecteur qui veille sur le tombeau d’un enfant de la famille Tonnelier. À Cathelin, on doit le profil en bas relief de son ami, le peintre verrier Louis Hugot, et le buste du mathématicien et homme politique Ambroise Cottet ; à Guillemin, le superbe couple d’ouvriers idéalisés qui orne la tombe de la famille Godard-Pillaveinne, et le profil gauche de l’architecte Ledanté. Citons enfin Henri Charlier, « le maître du Mesnil-Saint-Loup », auteur de la stèle Art déco du fondateur de Copainville, l’abbé Yves Honnet.

Famille Godard Pillaveinne par Gustave Guillemin. Photo PS
Profil de Louis Hugot par Jules Cathelin. Photo GSP
Stèle de la famille Honnet par Henri Charlier. Photo PS

Une mention particulière pour la styliste Claudie Pierlot, décédée en 2009. Un arbre en bronze semble jaillir de sa tombe tel un arbre de Jessé mais n’est pas celui d’origine. Œuvre de Barbara Soïa, celui-ci était, de l’avis de ceux qui l’ont vu, beaucoup plus beau. C’est peut-être pour cela qu’en 2022, son mari l’a planté dans son jardin et remplacé par une création de son ami Jean-Pierre Dussaillant.

Les gens plus modestes, comme « l’anonyme » Janine Lanneau, se contentent d’anges en terre de fer de la Sainterie de Vendeuvre. Le style grotte rocaille a aussi ses adeptes, parmi lesquels les célèbres industriels Buxtorf, le dentiste Dupont ou une jeune fille anonyme qui présente sa photo dans une couronne de fleurs qu’elle tient à la main. Désiré Argence, le célèbre maire et bienfaiteur de Troyes, repose dans un imposant tombeau en granite de Vire sans ornementation. Donateur de la célèbre fontaine qui porte son nom, il a laissé 10 000 francs à la Ville pour la réalisation de sa sépulture dans le cimetière de Saint-Martin. Elle a été transférée en 1957. Quant au tombeau de Charles Naert, décédé accidentellement en 2001 à l’âge de 16 ans, il a été réalisé par les Compagnons de Devoir dans une pierre extraite de la même carrière que celle du socle de la statue de la Liberté.

Janine Lanneau. Ange sainterie de Vendeuvre. Photo PS
Tombeau de Desire Argence. Photo PS
L’arbre de Claudie Pierlot par Jean-Pierre Dussaillant. Photo DK

Autrefois, les riches privatisaient les chapelles des églises pour en faire leur nécropole familiale. Après l’interdiction de cette pratique par Napoléon, les familles bourgeoises continuent à se distinguer du commun en se faisant construire des chapelles dans les cimetières. À Troyes, il y en a de tous les styles, du néoroman au néoclassique en passant par le néogothique très à la mode au XIXe siècle. Certaines s’alignent sur ce que notre guide appelle « l’allée des bonnetiers ».

Les sépultures renseignent aussi sur les convictions et les activités de leur titulaire. Ainsi, le chanoine Thomassin, curé de Saint-Rémy, proclame sa foi en ces termes : « Pour les fidèles serviteurs de Dieu la mort n’est qu’un passage à une vie meilleure », alors que la famille Godard-Pillaveinne n’affiche aucun signe religieux mais sa foi dans le progrès et le travail. Et les insignes maçonniques ne laissent aucune ambiguïté sur la personnalité d’Ambroise Cottet.

La lyre sculptée en bas relief sur l’obélisque de René Gaulard rappelle qu’il fut le fondateur de l’Orphéon de Troyes, alors que le décor exubérant de style Art nouveau identifie la famille Coulon comme celle d’artistes peintres et décorateurs de théâtre.

Famille Coulon. Photo PS
Famille Beury. Photo PS
Chapelle neogothique d’Eugene Tissier par Gaston Viardot. Photo J-P D

Impossible de tout décrire. Nous passerons donc sur la concession gratuite et perpétuelle accordée à l’unanimité par la municipalité de Saint-Martin-ès-Vignes à Jacques Paillot de Montabert, « le savant auteur du traité complet de la peinture », sur les tombes collectives des congrégations religieuses, et sur la concession en quasi abandon de la famille d’un fameux médecin troyen, pour nous arrêter sur une modeste tombe en marbre rose qui aurait pu passer inaperçue. Elle porte trois noms, dont celui de Pierre Woelflé (1919-2011). Et beaucoup d’entre nous de se revoir apprenant péniblement à nager suspendus dans des ceintures à la piscine du Vouldy. Salut, La Cerise !