Conférence publique du mercredi 1er avril 2026, par François Gilet, historien indépendant
Médiéviste reconnu, spécialiste des Templiers, François Gilet a délaissé provisoirement son domaine de prédilection pour s’intéresser à un poète oublié du XVIe siècle, d’abord dans le cadre du colloque Désir d’harmonie organisé en mars 2023 par le Centre Pithou, puis pour cette conférence.
Nicolas Bourbon, né à Vendeuvre-sur-Barse en 1503, est l’un des trois poètes aubois de la Renaissance avec le Chaourçois Amadis Jamyn et le Troyen Jean Passerat. Si les deux derniers sont contemporains, une génération les sépare de Bourbon, et ce n’est pas la seule différence. En effet Bourbon écrit encore en latin alors que ses deux cadets s’inscrivent dans le mouvement de la Pléiade en privilégiant la langue française.

Du reste dans sa préface du livre sur l’Ancien Testament écrit en collaboration avec son ami le peintre et graveur Hans Holbein, il éprouve le besoin de préciser qu’il a écrit en latin les textes qui commentent chaque gravure, conscient d’être parmi les derniers messagers de cette langue, les poètes aujourd’hui qualifiés de néo-latins.
Dans Ferraria, son œuvre de jeunesse la plus connue, il décrit le métier de son père qui approvisionne les arsenaux en boulets de canon. Précepteur d’enfants royaux, il enseigne les humanités dans diverses institutions dont le collège de Beauvais à Paris. Mais ses écrits polémiques contre l’Église de Rome déclenchent contre lui les foudres des théologiens de la Sorbonne et le conduisent à la prison du Petit-Châtelet où il est menacé d’exécution pour hérésie.
Dans sa conférence, M. Gilet évoque seulement les deux ans de l’exil de Bourbon en Angleterre pendant le règne d’Anne Boleyn, deuxième épouse du roi Henri VIII, qui a joué un rôle essentiel dans sa libération au printemps 1534. Peut-être Bourbon l’avait-il connue quand elle était dame de compagnie de la reine Claude de France ? Ils ont à peu près le même âge. C’est peu probable mais il n’était pas sans savoir qu’Anne pouvait avoir l’oreille de François 1er. En mars 1534, par l’intermédiaire de William Butts, médecin attitré et homme de confiance d’Henri VIII, Bourbon lui adresse un appel au secours émouvant évoqué plus tard dans ces quelques vers : Pauvre homme, je suis enfermé dans cette sombre prison : personne ne pourrait ni n’oserait m’apporter du secours : vous seule, ô Reine ; vous, ô noble nymphe, pouvez et oserez : comme quelqu’un que le Roi et Dieu Lui-même aiment.
Après une traversée mouvementée voilà donc notre homme en Angleterre sous la protection de la reine qui lui procure des moyens d’existence et où il va être le témoin direct des bouleversements politiques et religieux qui vont conduire à la naissance de l’Église anglicane. Il rencontre Hans Holbein avec qui il se lie d’amitié et qui a réalisé le portrait de la plupart des protagonistes, le roi et la reine bien sûr, mais aussi William Butts, Thomas Cromwell, Thomas More. Il rencontre aussi l’archevêque de Canterburry Thomas Cranmer principal artisan du schisme anglican en prononçant le divorce du roi, l’abbé de Westminster William Boston, l’évêque Hugh Latimer, John Dudley qui lui confie l’éducation de son fils et l’astronome allemand Nicolas Kratzer. Une mention particulière pour l’ambassadeur de France Jean de Dinteville, seigneur de Polisy, que Bourbon connaissait pour avoir été le condisciple de son frère au collège de Troyes.



Comme l’indique le conférencier, tous ces personnages, à l’exception de More, gravitent dans le cercle des évangéliques autrement dit de la Réforme protestante. Autre point commun, beaucoup ont péri décapités. M. Gilet n’a pas son pareil pour imiter le sifflement de la hache… C’est d’ailleurs la disgrâce d’Anne Boleyn qui précipite le retour en France de Bourbon, peut-être dès l’automne 1535, avant l’exécution de sa protectrice. Prudent, il évite Paris et s’installe à Lyon, plus proche d’une frontière.
Nicolas Bourbon a-t-il laissé un récit de son court séjour londonien ? Pas vraiment. Les informations sur cet épisode sont en fait des constructions historiques basées essentiellement sur une cinquantaine de courts textes que le poète a dédiés à des personnages qu’il a rencontrés. Ils sont dissimulés, sans chronologie, parmi les quelques 1300 épigrammes qui constituent les Nugarum libri octo publiés à Lyon en 1538. S’y ajoutent une longue lettre à Boston adressée depuis Lyon en 1536, également publiée dans les « huit livres de bagatelles », et la Chronique d’Anne Boleyn par Latimer éditée sous le règne d’Élisabeth 1ère dans le but de réhabiliter sa mère accusée des pires turpitudes.
Dans les six épigrammes adressées à Anne Boleyn se dessine le portrait d’une femme « aimée de Dieu », animée par une foi authentique voire mystique, et maitrisant parfaitement le français.



D’autres épigrammes contiennent des anecdotes qui témoignent de la proximité de Bourbon avec de hauts personnages telles que sa partie de campagne avec l’archevêque Cranmer ou la « guérison » de son serviteur Jean Borgio par le vin subtilisé dans la cave de l’abbé Boston par le fils du docteur Butts. Par contre il donne du chancelier Thomas More, farouche opposant au divorce du roi ouvrant la voie à son mariage avec Anne Boleyn, l’image d’un homme entêté et cupide et joue sur son nom en grec qui signifie imbécile.
Il consacre ses plus chaleureuses épigrammes à Hans Holbein qu’il place au rang des génies, voyant dans ses œuvres la main de Dieu. C’est lui qui a réalisé le seul portrait connu de Bourbon aujourd’hui conservé dans les collections royales de Windsor et décliné en gravure sur bois pour orner une édition lyonnaise des Nugarum libri octo.
Dans la littérature anglaise Bourbon a laissé une trace modeste mais réelle. Ainsi en 1564 la reine Élisabeth 1ère fait éditer un manuel de prières en latin où est insérée une exhortation à la piété signée Nic. Borboniis. Et en1577, le poète Timothy Kendall publie un recueil expressément inspiré de ses « bagatelles ».
Pour la plupart des Aubois, Nicolas Bourbon n’est que le nom du collège de Vendeuvre. Merci à François Gilet de lui avoir redonné vie.




L’auditoire de M. Gilet