Conférence publique du mercredi 6 mai par Mme Karin Ueltschi, Université de Reims

À n’en pas douter, la vie de Chrétien de Troyes, son œuvre et le halo de mystères qui les entoure passionnent toujours le public du XXIe siècle. En atteste l’engouement des auditeurs qui se pressaient dans la salle des communications de notre Société en cet après-midi du 6 mai pour entendre la conférence de Mme Karin Ueltschi, professeure de langue et de littérature du Moyen Âge. Un succès qui n’était toutefois pas étranger à la notoriété de la conférencière et au fait que le sujet s’inscrive dans le thème de la splendide exposition consacrée aux comtes de Champagne, présentée à l’Hôtel-Dieu-le-Comte de Troyes sous le titre « Passavant le meilleur !», qui venait tout juste d’être inaugurée la veille.

Pour soulever le voile d’incertitudes qui recouvre la vie du romancier, Mme Ueltschi propose de progresser comme le font les archéologues, en cherchant les cailloux épars qu’il a semé sur son parcours, en les comparant et en les assemblant « pour donner une image qui pourrait faire sens ».

Son nom ? C’est lui-même qui se nomme « Chrestïens de Troies » dans son roman Erec et Enide, paru vers 1170. Une signature révélatrice d’un trait de son caractère car elle n’est pas courante à cette époque où beaucoup d’œuvres restent anonymes et prouve que l’auteur a une conscience aigüe et inhabituelle de la fierté de réaliser une production nouvelle, un ouvrage inédit.

La période de sa vie ? Divers indices laissent penser qu’il a pu naître vers 1135 et mourir vers 1185, sans qu’aucune de ces deux dates soient vraiment assurée.

Troyes ? Chrétien y suit ses études très approximativement entre 1150 et 1165. La ville est alors en pleine prospérité avec ses 20 000 habitants, sa bourgeoisie marchande et l’apport de ses foires qui en font un carrefour commercial international. Elle est au cœur d’un territoire administré par les puissants comtes de Champagne, où brillent de grands esprits tels que Bernard de Clairvaux, Abélard ou Pierre le Mangeur. C’est une situation particulièrement favorable à la production littéraire car elle offre le support du mécénat, la protection des autorités et l’effervescence culturelle et intellectuelle propice à l’épanouissement des talents. Le talent de Chrétien lui ouvre les portes de la cour de Champagne, comme en atteste les dédicaces de ses romans : Le Chevalier de la Charrette, dédié à Marie et Le conte du Graal, dédié au comte de Flandres, présent à Troyes dans le projet de se marier avec Marie.

Erec et Enide, le roman où l’on découvre le nom de Chrétien de Troyes
Le Chevalier de la Charrette, dédié à Marie de Champagne
Le conte du Graal, dédié à Philippe d’Alsace, comte de Flandre

Chrétien était-il juif ? Cette hypothèse a été évoquée en raison de son nom et parce que son œuvre révèle une sensibilité pour les traditions juives. Mais l’argumentation s’est révélée trop ténue pour être prise en considération ; elle est même contredite par le terme de Chrestiiens li Gois dont il est qualifié dans Philomena, ce terme Gois signifiant « non juif ».

N’était-il pas chanoine de Saint-Loup ? Les tentatives pour rattacher la vie de Chrétien à celle d’un homonyme cité dans une charte de cette abbaye n’ont pas été suffisamment probantes pour qu’on puisse affirmer quoi que ce soit à cet égard.

Était-il clerc ? La réponse est oui car il ne fait pas de doute qu’il a « la clergie », autrement dit la culture, de quelqu’un qui est passé par les écoles urbaines de son temps. Il apporte la preuve de cette très solide culture littéraire et biblique dans son œuvre. En outre, Il est qualifié de « maître » en plusieurs circonstances, ce qui signifie qu’il a suivi les études de la faculté des arts qui mènent au magistère. Cette qualification permet aussi d’imaginer qu’il avait un atelier formé de disciples ayant pu contribuer à l’écriture de ses œuvres, et même qu’il aurait pu fonder une école « Chrétien de Troyes ».

L’auteur est prolifique : 43 copies de ses écrits ont survécu, qui ne représentent vraisemblablement qu’une partie de sa production. Huit de ses manuscrits au minimum ont été réalisés en Champagne, d’où l’on infère qu’il était certainement connu et célébré à Troyes de son vivant.

Chrétien est aussi connu comme l’inventeur du roman, au sens où on l’entend encore de nos jours. Le mot roman désignait initialement une langue qui était l’ancêtre du français. C’est lui qui a transposé ce mot pour désigner un genre littéraire à part entière.

Il est enfin à l’origine de l’essor du roman médiéval à partir de ce que Mme Ueltschi nomme « la matière de Bretagne ». Cette littérature est née de la volonté des rois d’Angleterre de créer une figure tutélaire autour de laquelle ils pourraient fonder une identité nationale, à l’image de Charlemagne pour la France. C’est de cette volonté que naquit, sous la plume de Monmouth et Wace, le personnage légendaire du roi Arthur.

Chrétien de Troyes va magnifier cet héritage des auteurs anglais et lui donner un formidable essor en y mêlant le lyrisme des cours du midi, d’où est issu l’amour courtois. Le roman de Chrétien s’organise autour de la cour du roi Arthur, de l’amour, de la transgression des interdits, de l’aventure d’un héros en quête de son identité. Il élève finalement l’aventure chevaleresque à la hauteur d’un idéal humain.

Et puis Chrétien de Troyes va léguer à la postérité « une énigme d’une fécondité extraordinaire» : celle du Graal !

À l’origine le terme « graal » désignait un élément de vaisselle, plat ou soupière. Dans le Conte du Graal, Chrétien en fait un récipient extraordinaire, éblouissant, au rôle énigmatique, que découvre Perceval dans le château où l’avait accueilli un roi pêcheur. L’énigme reste entière à la fin de l’ouvrage qui n’a pas été terminé, laissant à la postérité toutes les possibilités d’interprétation. C’est ainsi qu’au XIIIe siècle des auteurs s’emparent du thème pour élever l’objet au rang de Saint Graal, dans lequel se serait accomplie la première eucharistie et qui aurait contenu le véritable sang du Christ, recueilli au pied de la croix par Joseph d’Arimathie. Aujourd’hui encore le graal suscite toutes les fantasmagories possibles et constitue un thème littéraire inépuisable.

Le roi Arthur selon Wace : « …Les pauvres gens l’aimaient, les riches l’honoraient. Les rois étrangers l’enviaient et le redoutaient. »
Le graal, « tout en or, serti de pierres précieuses, irradie toute la pièce, tellement que les chandelles ont l’air de perdre leur éclat comme les étoiles qui pâlissent au lever du jour… »

Avec Chrétien de Troyes émerge donc un nouveau type d’homme, tout à la fois philosophe, savant, poète, fondateur du roman par lequel il créé un nouvel univers. La quête d’identité de ses héros est au cœur de ses récits et rappelle la maxime des philosophes grecs « connais-toi toi-même ».

« Chrétien avait donc conscience de l’importance de l’identité, de l’accomplissement en tant qu’être humain que ces héros doivent nous transmettre. C’est un très bel héritage ! »

Ainsi conclut Mme Ueltschi sous les applaudissements d’une salle que le ton passionné et enjoué de la conférencière a tenu en haleine pendant une heure qui a passé comme un enchantement.

Nous la remercions chaleureusement.