Visite d’une exposition à l’Hôtel-Dieu-le-Comte (Cité du Vitrail) le 27 mai 2026

Quel plus bel écrin que l’Hôtel-Dieu fondé par Henri 1er le Libéral, le plus prestigieux des comtes de Champagne, pour accueillir cette somptueuse exposition organisée par le Département sous le commissariat général de Nicolas Dohrmann, directeur des Archives et du patrimoine, membre d’honneur de notre compagnie.

Et quel meilleur guide qu’Arnaud Baudin, directeur adjoint des Archives et commissaire scientifique de l’exposition. Véritable cheville ouvrière de l’évènement, notre collègue est sur la brèche depuis bientôt quatre ans, en contact avec 50 institutions du monde entier pour réunir les 300 pièces exposées. Une mention particulière pour les Archives nationales qui détiennent de nombreux documents qui ne sont pas revenus dans l’Aube depuis le rattachement de la Champagne à la couronne de France au XIVe siècle. Parmi eux le chartrier des comtes de Champagne.

Enfin quel meilleur titre que le cri de guerre des Thibaudiens qui résonnait au Moyen Âge comme un appel à l’élan, à l’excellence et au dépassement.

Carte du comte de Champagne et de Brie a la fin du XIIIe siècle

L’exposition s’organise en quatre thèmes : l’histoire du comté, l’administration, la société champenoise, les arts.

Notre collègue nous accueille dans un couloir où se déploie en préambule une longue frise chronologique, une carte du comté et la généalogie des comtes qui remonte à Herbert de Vermandois, comte carolingien dont la fille épouse à la fin du Xe siècle Thibaud le Tricheur, comte de Blois, à l’origine du prénom dynastique, du cri de guerre et des armoiries. Ses successeurs réunissent un vaste domaine qui enserre le domaine royal puisqu’il comprend les comtés de Chartres, de Blois et divers comtés champenois comme Épernay, Vitry ou Troyes. Plus tard la Champagne sera séparée des autres possessions de la maison de Blois. À la fin du XIe siècle, Hugues, celui qui s’est fait templier, est le premier à s’intituler comte de Champagne. Son successeur Thibaud II entre en conflit avec le roi Louis VII qui envahit la Champagne et brule la ville de Vitry dont 1500 habitants périssent dans l’église, crime expié par une croisade suivie d’une succession de mariages diplomatiques pour sceller la paix entre Capétiens et Thibaudiens. En 1154, Marie, fille du roi et d’Aliénor d’Aquitaine, est promise à Henri, fils ainé de Thibaud. Ce sera notre fameuse Marie de Champagne. Et en 1160, Adèle, fille du comte, épouse Louis VII. Cette série matrimoniale se conclura en 1284 avec l’union de Philippe le Bel et Jeanne de Navarre, héritière du comté, premier acte du rattachement de la Champagne au domaine royal.

Gisant de Blanche, comtesse de Bretagne. Paris, musée du Louvre
Reliquaire du Saint-Sépulcre. Cathédrale de Pampelune
Statue d’Isabelle de France, épouse de Thibaud V. Poissy, collégiale Notre-Dame

Dans la première salle le regard est attiré par une statue en bois recouvert de cuivre dressée dans une vitrine. Provenant de l’abbaye d’Hennebont qu’elle avait fondée, c’est le gisant de Blanche, comtesse de Bretagne, fille ainée du comte Thibaud IV le Chansonnier. Dans les autres vitrines sont présentées des pièces évoquant la féodalité, tel un registre des 2000 fiefs relevant du comté en 1222 avec les obligations de chaque vassal envers le comte ou un document analogue de 1270 sous forme de rouleau. Le comte a d’autres seigneurs que le roi de France. Par exemple il doit l’hommage au duc de Bourgogne, à l’empereur, aux archevêques de Reims et de Sens ou à l’abbé de Saint-Denis. Sur un acte multi scellé prêté par les Archives nationales figure le nom et le sceau de Thibaud IV remplissant son devoir de conseil envers le roi Louis IX.

Les comtes étaient attirés par le titre royal. En effet, si Henri le Libéral est le premier à s’intituler comte palatin, c’est bien pour rappeler ses origines carolingiennes et ainsi légitimer ses prétentions royales, d’autant plus qu’en cas de décès prématuré du jeune Philippe, de santé fragile, il serait l’héritier du trône. Il n’en fut rien, Philippe-Auguste a vécu mais d’autres Thibaudiens sont devenus rois tel son propre fils Henri II qui tomba d’une fenêtre de son palais de Saint-Jean d’Acre alors qu’il était roi de Jérusalem. Une monnaie et une miniature rappellent cet épisode. Il y a aussi Étienne qui fut roi d’Angleterre au XIIe siècle, mais c’est surtout avec l’accession du Chansonnier au trône de Navarre en 1234 que les comtes accèdent durablement à la dignité royale. Pas de sacre en Navarre, il suffit de jurer de respecter le « pacte royal », autrement dit les coutumes locales consignées dans un registre, le Fuero General de Navarre. Ce précieux document a été prêté par la Navarre ainsi qu’un reliquaire en argent provenant du trésor de la cathédrale de Pampelune offert par Louis IX à Thibaud V à l’occasion de son mariage avec sa fille Isabelle, représentée adolescente sous forme d’une ravissante statue du XIVe. Une bulle pontificale autorisant Thibaud IV à traverser la Castille et l’Aragon pour rejoindre la « croisade des barons » rappelle l’épopée des Champenois en Grèce après la 4e croisade détournée sur Constantinople. On termine la première section avec un gisant sans tête de Blanche de Navarre, mère de Thibaud IV, déposé à l’origine à l’abbaye d’Argensolles près de Vertus, ce qui rappelle que les Thibaudiens n’ont jamais eu de nécropole dynastique même s’il semble qu’Henri le Libéral ait voulu en créer une à la collégiale Saint-Étienne qui jouxtait son palais troyen. Les tombeaux sont dispersés entre Troyes, Provins, Pampelune voire Meaux.

Fuero General de Navarre. Pampelune, Archivo Real y General de Navarra
Acte portant le sceau de Thibaud IV. Archives nationales
Mort d’Henri, roi de Jérusalem, a Acre. Miniature XIVe siècle. Paris BNF

La deuxième section est consacrée à l’administration du comté augmenté du royaume de Navarre en 1234. Comme le montre une grande carte, le comté est une vaste principauté qui confine au domaine royal (Lagny), à l’empire (Vaucouleurs), à la Bourgogne (Saint-Florentin) et aux Ardennes annexées après une guerre contre l’archevêque de Reims. Il est divisé en 36 châtellenies dont la garde est confiée à des vassaux. Dès le XIe siècle sont nommés des prévôts ayant des fonctions administratives auxquels s’ajoutent au XIIIe des baillis à l’instar du domaine royal. Mais le prince a besoin de se montrer partout, aussi n’a-t-il pas de véritable capitale et parcourt-il sans cesse son territoire. Afin d’optimiser l’administration Henri le Libéral crée une chancellerie dont le premier titulaire est un chanoine de la collégiale Saint-Étienne. Dans ce « bureau d’écriture », on rédige les actes que l’on compile dans des registres. De nombreux documents de cet ordre sont exposés dans des vitrines, notamment le coutumier de Champagne à l’imitation de celui de Navarre où le roi a plusieurs châteaux dont celui de Tiébas au sud de Pampelune. Il en reste des ruines majestueuses qui ont été fouillées mettant au jour un splendide carrelage dont quelques pièces sont exposées. On y voit des dragons qui pourraient signifier que Thibaud le Chansonnier se serait emparé de la figure d’Arthur « Pendragon », le roi de la Table ronde cher à Chrétien de Troyes.

Statue de Jeanne de Navarre en fondatrice. Vers 1310. Berlin. Staatliche museum
Carrelage aux dragons. Chateau de Tiebas. Navarre
Plan du quartier du palais a Troyes. 1765. Archives departementales de l’Aube

La troisième section consacrée à la société champenoise s’ouvre sur le plus ancien armorial français provenant de la collection de François Chandon de Briailles, acquis par les Archives nationales. Cet armorial, dit Le Breton, est ouvert à une page consacrée aux familles champenoises. Puis viennent divers documents évoquant la vie religieuse dans le comté qui fourmille d’abbayes, de couvents, de collégiales ou hôpitaux souvent fondées par des membres de la famille comtale. Parmi eux un délicat parement d’autel de soie brodée provenant de l’hôtel-Dieu de Château-Thierry fondé par Jeanne de Navarre. Par testament, Jeanne avait aussi fondé sur la colline Sainte-Geneviève à Paris le collège de Navarre élément de ce qui deviendra l’Université de Paris. Une statue dénichée dans un musée berlinois la représente portant la « maquette » de sa fondation. Sur une question d’un participant est évoquée la place des juifs en Champagne. Ils étaient assez nombreux, 77 « présences » ont été dénombrées. Jusqu’à Henri le Libéral, ami d’un petit-fils de Rachi, ils sont bien intégrés et protégés. Mais un récent colloque a montré que la situation se détériore par la suite. De nombreuses « rafles » sont pratiquées le samedi dans les synagogues pour les rançonner. En 1222, pour son avènement, Thibaud IV exige la somme considérable de 70 000 livres.

Parement d’autel (détail). XIVe siècle. Château-Thierry, musée du trésor de l’Hôtel-Dieu
Bible d’Henri le Liberal (détail).Vers 1145. Troyes, médiathèque Jacques Chirac

La dernière section consacrée aux arts s’ouvre sur la littérature avec plusieurs manuscrits sur parchemins : les « chansons » et poèmes de Thibaud IV, la Vie de Saint-Louis par Jean de Joinville, La Conqueste de Constantinople par Geoffroy de Villehardouin, Le Chevalier de la Charrette commandée à Chrétien de Troyes par la comtesse Marie, amie des arts et des lettres comme son époux Henri. L’historienne américaine Patricia Stirnemann a identifié les 48 manuscrits qui constituaient leur bibliothèque personnelle. Parmi eux la bible du comte, véritable œuvre d’art réalisée par des copistes et enlumineurs anglais venus dans le sillage de Thomas Becket.

Voici enfin le clou de l’exposition, les 18 panneaux de vitraux des années 1170-1180, exposés dans la chapelle à hauteur des yeux. Réalisés par des ateliers troyens pour la cathédrale romane de Troyes, modifiés au XIIIe pour s’adapter aux fenêtres du nouvel édifice gothique, ils ont été déposés dans les années 1860 et dispersés dans le monde entier. Arnaud Baudin et Anne Claire Garbe, conservatrice de la Cité du vitrail, ont réussi l’exploit de les rassembler tous, sans trop de problèmes, ce qui témoigne de la notoriété acquise par la Cité et aussi par nos deux collègues. Les études de laboratoire réalisées juste avant l’exposition ont montré qu’ils ont subi peu de restaurations et pourtant les couleurs sont toujours aussi éclatantes, notamment le bleu. Le talent des artistes s’exprime dans le drapé des vêtements, le traitement des chevelures et l’expression des visages qui captent le regard. Un grand moment d’émotion !

Panneau de vitrail. La multiplication des poissons. Londres. Victoria and Albert museum