Conférence publique du mercredi 7 octobre 2026, par Mme Colette Cordebar, membre résidante de la Société académique de l’Aube
Le récit des deux amours d’Émile Zola ne se limite pas à une banale histoire d’adultère. La rencontre de Jean Louis Milési, auteur du roman Flamboyante Zola, en juillet 2025, au Festival d’été de la Compagnie de l’Aube, a éveillé la curiosité de notre conférencière sur la personnalité d’Alexandrine, l’épouse de Zola, et l’a incitée à pousser plus loin l’enquête qu’elle menait sur deux Dienvillois devenus amis et collaborateurs d’Émile. Que sait-on des vies singulières des trois protagonistes ? Qui partageait le secret ? Dans quelle mesure les personnalités d’Émile, d’Alexandrine et de Jeanne ont-elles pu inspirer certains personnages des romans de l’écrivain ?

Le travail d’investigation repose sur la consultation d’une abondante documentation : correspondance intime, études réalisées depuis les années 1950 par la Société littéraire des Amis d’Émile Zola et échanges laissés par les proches.
Émile, né en avril 1840 à Paris, très tôt orphelin, protecteur d’une mère sans ressources, est réduit à de petits emplois avant de devenir chef de publicité chez Hachette. Il se met en ménage en 1866 avec Éléonore Alexandrine Meley, née en mars 1839, orpheline de mère à 10 ans, puis apprentie fleuriste, comme Nana. Elle menait une vie de bohème dans le quartier des Batignolles. Belle, brune, altière, rieuse, mais pragmatique et méfiante, elle fréquentait des peintres sous le nom de Gabrielle et posait en baigneuse pour le Déjeuner sur l’herbe de Manet. On retrouve certains traits de sa personnalité chez Madeleine Férat dans le roman homonyme publié en 1868.
Le couple, qui héberge la mère de l’écrivain, se marie deux ans plus tard. Les déménagements se succèdent dans le quartier Saint-Lazare. Au gré du succès des œuvres, les demeures se font plus confortables ; Zola achète en 1878 une propriété à Médan, bientôt fréquentée par de jeunes écrivains, le « Groupe des Cinq ». Un des leurs, Henry Céard, sous-bibliothécaire, effectue des recherches préparatoires aux romans du maître, comme celles sur l’atmosphère des maisons closes pour Nana.

La propriété de Médan s’agrandit, s’embellit. Alexandrine y règne en parfaite maîtresse de maison, veillant à la qualité de la table, parmi ses nombreux domestiques. Edmond de Goncourt croque alors le portrait d’un Zola « gros garçon plein de naïveté infantile, obsédé par la ponte quotidienne de ses cent lignes… plein du désir de revanche des anciens pauvres », et d’une Alexandrine qui peut se révéler « dondon acariâtre ».
En 1888 arrive, dans ce cadre bourgeois, Jeanne Sophie-Adèle Rozerot, jeune femme de chambre et lingère. Née en 1867, elle fut orpheline de mère à 3 ans, comme la Denisedu Bonheur des Dames. À 21 ans, c’est une belle fille, fraîche et sage, qui chante en travaillant et qu’Alexandrine apprécie. Elle part en vacances d’été à Royan avec les Zola. Émile tombe rapidement sous le charme de Jeanne, qui prend le statut de femme entretenue. Il loue pour elle un appartement dans le quartier Saint-Lazare. Les visites quasi quotidiennes peinent à canaliser « la faim dévorante de cette jeunesse ». Émile devient le Serge de la Faute de l’abbé Mouret, découvrant le paradis terrestre… Jeanne sera dans tous les romans écrits après 1888 : Madame Caroline dans L’Argent ; Marie dans Paris ; Marianne dans Fécondité ; Josine dans Travail.
Les nuits partagées sont rares mais fécondes en fantasmes. Lorsque la jeune femme accouche de Denise en 1889, Alexandrine ignore encore la liaison de son mari qu’elle apprendra par une lettre anonyme en 1891, lui annonçant la naissance du deuxième enfant, Jacques. Sa réaction est très violente. La parution du Docteur Pascal en juin 1893, qui relate les amours d’un homme vieillissant et d’une jeune fille, ravive les plaies. Un équilibre improbable s’installe : Jeanne et les enfants bénéficient du confort et de la sécurité matérielle, mais la maîtresse doit rester invisible. Alexandrine, meurtrie, vieillie, suspicieuse, conserve sa place d’épouse attentionnée et fidèle. Dans les années 1890, le couple désormais célèbre voyage en Italie, où Alexandrine apprécie les cures thermales. Elle y gagne une certaine indépendance reconstructrice. Jeanne, par contre, doit se contenter de la côte normande… Zola joue habilement sur les deux registres : préoccupations d’intendance domestique avec Alexandrine, recommandations éducatives et pédagogiques avec Jeanne.

Après la publication de l’article « J’accuse », Émile, condamné, exilé à Londres, reçoit ses femmes alternativement. Dans ses lettres, Alexandrine se montre passionnée, énergique, loyale et dévouée à l’avancement des démarches entreprises pour la révision du procès. Quant à Jeanne, surveillée par la police, elle coud, lit, veille sur les enfants menacés… En 1879, Zola achève Fécondité, rassurant Jeanne sur « ses audaces qui sont celles d’un honnête homme qui ne veut que la vérité et la justice ». Après le retour en France en juin 1889, la vie reprend son cours entre Paris, Médan et Verneuil, où une maison a été louée pour Jeanne. Le 29 septembre 1902, Zola meurt, asphyxié par des émanations de monoxyde de carbone. Alexandrine permet aux enfants d’embrasser leur père une dernière fois ; ils assistent aux obsèques avec leur mère, anonymes dans la foule. Alexandrine range et classe les papiers, prépare les publications, rassemble, corrige et fait publier en deux volumes les Lettres de jeunesse et Les Lettres et les Arts, se fait appeler « Bonne amie » par les enfants, veillant sur leur éducation et leur santé.
Légataire universelle, la veuve fait verser à Jeanne, reconnaissante, une rente confortable. Denise se marie avec un sous-préfet, Jacques fait des études de médecine et épouse une consœur briennoise. Après un dernier engagement bénévole en 1914 au sein de l’association « la Croisade des femmes françaises », Alexandrine meurt en avril 1925 et est inhumée dans la tombe Zola du cimetière de Montmartre. Médan devient un musée, les manuscrits vont à la BnF, le mobilier est vendu aux enchères. Denise et Jacques sont légataires universels pour moitié et bénéficient de la propriété littéraire. Jeanne, décédée en 1914, repose dans son village natal. La petite-fille de Jacques, Brigitte Émile-Zola et son époux, le docteur Place, habitent toujours la maison de famille auboise et entretiennent la mémoire de l’illustre ancêtre avec les descendants de Denise, les Le Blond-Zola. Il leur arrive peut-être de méditer la phrase extraite du testament d’Alexandrine : « Que Denise et Jacques se souviennent qu’ils sont Zola par moi, non par leur père dont le nom ne m’appartient pas. »
