Conférence publique du mercredi 2 septembre 2026, par M. Patrick Demouy, Professeur émérite d’histoire médiévale en l’université de Reims Champagne-Ardenne, docteur ès lettres et docteur en histoire
Très forte affluence pour cette conférence de rentrée qui s’inscrit dans le cadre de l’exposition Passavant le meilleur. La notoriété de notre collègue Patrick Demouy, grand spécialiste de Reims qui considère la cathédrale comme sa « résidence secondaire », n’y est sans doute pas étrangère.
D’emblée il fait remarquer que le titre comte de Champagne est anachronique pour la première partie de son propos qui commence au Xe siècle alors que le premier à prendre le titre est Hugues, celui qui s’est fait templier, au XIe siècle.

Sur la carte du comté au XIIIe siècle présentée à l’exposition apparaissent deux enclaves, Reims et Châlons, qui ne relèvent pas du comte de Champagne. M. Demouy donne l’explication.

En 923, roi Charles III, jugé trop complaisant avec les envahisseurs « normands » est déposé par les princes territoriaux qui ont usurpé une bonne partie de son autorité. Parmi eux Herbert de Vermandois, qui possède les comtés de Saint-Quentin, Meaux et Soissons. Il jette son dévolu sur l’archevêché de Reims et son riche temporel. Pour ce faire, il offre son aide à l’archevêque en butte à des vassaux en échange de l’accession de son fils Hugues au siège épiscopal à la mort du prélat, laquelle intervient opportunément en 925 alors que son successeur désigné n’a que 5 ans. Il ne sera ordonné qu’en 940. Entre temps Herbert administre le temporel et l’évêque de Soissons assure par intérim les charges religieuses.
Herbert meurt en 943 laissant des fils trop jeunes pour lui succéder. Ils sont placés sous la tutelle de leur oncle maternel Eudes-le-Grand, père d’Hugues Capet, qui partage le domaine entre eux et surtout marie leur sœur Liégeard à Thibaud-le-Tricheur, comte de Blois, Chartres, Tours et Châteaudun. À noter qu’Herbert-le-Jeune reçoit du roi Lothaire le titre honorifique de comte palatin.

Pendant ce temps, Louis IV confère à l’archevêque Artaud le droit de frapper monnaie, c’est dire si celui-ci est l’homme du roi. Écarté pendant six ans de son siège par Herbert, il est remis en selle par un certain Renaud de Roucy que certaines sources qualifient de comte de Reims, titre dont on ne connait pas précisément l’origine. Toujours est-il que l’archevêque Ebles le rachète à grand frais à Eudes II, petit-fils de Liégeard et du Tricheur, lequel possède en 1022 les comtés ligériens plus le Provinois et la plupart des fiefs de Champagne, d’où son surnom de Champenois. Jugé trop dangereux car prenant en tenaille le domaine royal, il est donc chassé de Reims, place stratégique aux marches du royaume, et c’est l’archevêque qui prend le titre de comte de Reims. Selon la formule de Philippe-Auguste, l’évêque doit être « agréable à Dieu et fidèle au roi. » C’est d’ailleurs à cette époque que s’enracine la tradition du sacre royal à Reims. Plus tard, Eudes III cèdera le comté de Châlons à son évêque d’où les deux enclaves épiscopales, donc royales, évoquées plus haut. Voilà les Thibaudiens, repoussés, provisoirement, dans le sud-ouest de la Champagne que Thibaud II (1102-1152) va structurer autour de quatre pôles principaux en créant les célèbres foires et ainsi détourner à son profit l’antique route commerciale qui passait par Reims, si bien que lors d’un énième partage en 1152 son fils Henri-le-Libéral se séparera définitivement des fiefs ligériens pour conserver la Champagne et la Brie, plus riches.

L’avènement du Libéral marque la reprise des hostilités entre le comte et Reims que notre collègue appelle « la guerre des deux Henri. » En effet l’archevêque n’est autre qu’Henri de France, frère du roi Louis VII, personnage au « tempérament de feu », prince flamboyant brusquement converti après une rencontre avec Bernard de Clairvaux. Il se fait moine, puis devient évêque de Beauvais avant de s’asseoir sur la cathèdre de Reims. Son principal souci, préserver les intérêts de l’Église face aux laïcs, en l’occurrence le comte de Champagne et l’empereur Frédéric Barberousse qui en 1153 a chassé le pape Alexandre III régulièrement élu au profit de son candidat Victor IV. Henri presse son frère le roi de reconnaitre le pape légitime réfugié en France, d’où des menaces de l’empereur. Le roi charge le comte Henri, proche du parti allemand par sa mère Mathilde de Carinthie, de négocier en son nom. Il propose un concile franco-allemand pour départager les deux papes, ce que l’autre Henri dénonce comme un piège. Finalement dans cette affaire c’est le roi et Alexandre qui ont gain de cause mais le comte agrandit ses territoires vers l’est et dans le diocèse de Reims. En représailles, l’archevêque crée une foire de Pâques à Quasimodo et pour en sécuriser la route détruit le château de Sampigny où sévit un chevalier-brigand vassal du comte qui à son tour anéantit la milice épiscopale, ce qui lui vaut l’excommunication et la confiscation des fiefs qu’il tient de l’archevêque. L’affaire se termine par un arrangement sous le double arbitrage du pape et du roi.
L’accession de Guillaume, frère du comte et beau-frère du roi, au siège épiscopal apaise la tension. Il tente néanmoins de relancer la foire de Quasimodo en promettant des indulgences aux marchands. Et M. Demouy de nous commenter avec humour l’ahurissant pénitentiel de Worms, catalogue de crimes divers et variés et des pénitences encourues qui peuvent aller jusqu’à un « carême de sept ans » et que les indulgences pourraient alléger. Mais les marchands ne se sentent pas concernés et la foire est un échec.
Dans le même temps Henri reprend pied dans les Ardennes, potentielle source de conflits ultérieurs, mais les croisades et l’accession des Thibaudiens au trône de Navarre en 1234 détournent le regard des deux parties.
M. Demouy termine son exposé par le rôle des comtes de Champagne dans le sacre royal. Le comte est l’un des douze pairs qui ont l’honneur de tenir la couronne au-dessus de la tête du roi et de participer au banquet qui rappelle la Cène. Il a aussi le privilège de lui remettre son épée. En réalité les comtes sont rarement présents et se font représenter. La dernière à être présente est Jeanne de Navarre… en qualité de reine. Pourtant, encore aujourd’hui, les Rémois sont fiers de « l’hôtel des comtes de Champagne » devenu siège de la maison Taittinger.
Ainsi, si Troyes est sans conteste la capitale historique de la Champagne, Reims est bien la capitale du champagne !

